26 octobre 2026 · 5 min de lecture
Apprendre un texte en alexandrins : compter avant de retenir
Molière, Racine, Corneille, Rostand : le vers fait peur à beaucoup de comédiens. Il retient pourtant une bonne partie du texte à ta place, encore faut-il savoir le compter.

Dans la scène du nez de Cyrano de Bergerac, il y a un vers que presque personne ne remarque, parce qu'il est découpé en quatre répliques :
Le Vicomte : Ha !
Cyrano : C'est tout ?…
Le Vicomte : Mais…
Cyrano : Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
Compte les syllabes : ha (1), c'est (2), tout (3), mais (4), ah (5), non (6), c'est (7), un (8), peu (9), court (10), jeune (11), homme (12). Douze. C'est un alexandrin, partagé entre deux comédiens.
Pour celui qui joue Cyrano, ce n'est pas un détail d'érudit. Son entrée est écrite dans le rythme : le vers commence dans la bouche du Vicomte et doit se terminer dans la sienne, sans trou. Quand on sait compter, on sait quand parler. (On parlait de ces enchaînements dans notre article sur le mot déclencheur.)
Douze syllabes et une pause au milieu
Le vers classique se coupe en deux moitiés de six syllabes, les hémistiches, séparées par une pause qu'on appelle la césure. Ici, on a « Ha ! C'est tout ?… Mais… Ah ! non ! » d'un côté, « c'est un peu court, jeune homme ! » de l'autre.
Les rimes vont par deux, et Rostand s'en sert dans la tirade qui suit pour enchaîner les variations de Cyrano. Le premier vers de chaque nouvelle voix rime avec le dernier de la précédente :
… par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! »
Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse ! (…) »
Pour la mémoire, c'est un cadeau. Tant que tu sais « amputasse », tu ne peux pas oublier que la voix suivante est celle qui parle de « tasse ».
Deux pièges qui font boiter le vers
Le compte ne tombe pas toujours juste du premier coup.
Le premier piège, c'est le e muet. En vers, un e muet se prononce quand il est suivi d'une consonne et s'efface devant une voyelle ; en fin de vers, il ne compte pas. « Que paternellement vous vous préoccupâtes » ne fait douze syllabes que si l'on dit pa-ter-nel-le-ment, en cinq syllabes, alors que dans la vie on en prononce quatre.
Le second, c'est la diérèse : deux voyelles qu'on prononce d'habitude d'un seul coup se séparent en deux syllabes. Toujours dans la tirade du nez, le vers « Curieux : De quoi sert cette oblongue capsule ? » n'a ses douze syllabes que si l'on dit cu-ri-eux. Même chose pour « Gracieux » (gra-ci-eux) et, plus loin, pour « Respectueux » (res-pec-tu-eux). Si tu prononces ces mots comme au quotidien, le vers n'en fait plus que onze, et il boite.
(Même le monstre « Appelle Hippocampelephantocamélos » tombe juste. Compte-le, c'est un bon exercice. Indice : le e d'« appelle » s'efface devant le h.)
Ces règles ne font pas l'unanimité. Les traités de diction des siècles passés se contredisent souvent, et les metteurs en scène d'aujourd'hui ne les appliquent pas tous de la même façon : certains tiennent à chaque diérèse, d'autres les lissent. Pour aller plus loin, il y a , de Jean-Claude Milner et François Regnault (1987). Et avant de fixer une prononciation dans ta mémoire, pose la question à la personne qui met en scène, parce qu'une diérèse apprise de travers est pénible à défaire.


